AIDER LE MONDE DE DEMAIN

Le texte « On ne va pas s’en Sortir » dressait l’inventaire des incohérences de notre époque : l’eau larguée du ciel sur les incendies pendant que les villages boivent au camion-citerne, les pompiers pyromanes, les sommets climatiques en jet privé, les influenceurs érigés en modèles par les puissants, les journaux télévisés qui préfèrent la baguette d’Auvergne aux guerres du monde, le gaspillage organisé de l’abondance, et ces morts absurdes au bord des falaises, téléphone en main. Il s’achevait sur un diagnostic : la bêtise contemporaine n’est pas un déficit d’intelligence, c’est un déficit de présence. Et sur une thèse : seule l’évolution de la conscience humaine peut offrir une sortie.

Encore faut-il dire comment. Voilà un résumé pour les gens qui ne pratiquent pas, pour ceux qui ont un entrainement personnel, vous faites déjà le travail !

Une thèse sans méthode n’est qu’une opinion de plus, et notre époque n’en manque pas. L’objet de cette étude est donc pratique : examiner, une à une, les disciplines personnelles que la tradition taoïste propose depuis des siècles, et montrer en quoi chacune répond, terme à terme, à une incohérence précise du monde contemporain. Car c’est là ce qui distingue le taoïsme de tant de sagesses devenues slogans : il ne demande pas d’abord de croire, il demande de pratiquer. Il ne propose pas une doctrine à défendre, mais un entraînement à suivre, un entraînement du corps, du souffle et de l’attention, dont la conscience transformée est le fruit et non le préalable.

On objectera qu’il est étrange d’aller chercher dans la Chine ancienne des remèdes à des maux qui n’existaient pas alors : Lao Zi n’a connu ni les réseaux sociaux, ni les Canadair, ni les concours de mangeurs de moules. C’est exact, et c’est précisément ce qui rend son témoignage précieux. Les taoïstes ont observé l’esprit humain avant qu’il ne soit équipé, et ce qu’ils ont décrit, l’agitation, l’avidité, le besoin de paraître, la peur du vide, la fuite en avant, est exactement ce que la technologie contemporaine a industrialisé. Les machines ont changé ; le cœur qui les fait tourner est le même. C’est pourquoi des pratiques conçues pour apaiser ce cœur restent, aujourd’hui, d’une actualité totale : elles ne s’attaquent pas aux symptômes, qui varient avec les siècles, mais à la racine, qui n’a pas bougé.

Une précision de méthode, enfin. Les pratiques présentées ici sont personnelles : elles ne réclament ni temple, ni maître lointain, ni retraite au sommet d’une montagne. Elles se logent dans une journée ordinaire, une chaise, un souffle, une marche, un repas, un écran qu’on éteint. C’est leur modestie qui fait leur force. Le monde ne sera pas sauvé par un geste grandiose ; il pourrait l’être, peut-être, par des millions de gestes minuscules faits en conscience. L’eau, encore elle, ne procède pas autrement avec la pierre.

Avant les pratiques, trois notions, car on ne pratique bien que ce qu’on comprend. La première est le Tao lui-même, la Voie : non pas un dieu, non pas une loi, mais le cours naturel des choses, la manière dont le monde se déploie quand rien ne le force. On ne peut le définir, « le Tao qu’on peut nommer n’est pas le Tao constant », prévient le premier chapitre du Dao De Jing, mais on peut l’observer partout : dans l’eau qui descend, dans l’arbre qui pousse, dans la saison qui vient. L’incohérence contemporaine, à cette lumière, reçoit une définition simple : est incohérent tout ce qui prétend s’affranchir du cours des choses. Arroser des greens en pleine sécheresse, climatiser une planète qu’on réchauffe, stocker l’eau là où elle s’évapore : autant de déclarations de guerre au réel, et le réel, comme chacun peut le constater, gagne toujours à la fin.

La deuxième notion est le ziran, qu’on traduit par spontanéité naturelle : ce qui est « ainsi de soi-même ». Chaque être, chaque situation possède sa pente propre, sa manière d’être qui n’a pas besoin d’être corrigée pour être parfaite. Le pin n’essaie pas d’être un saule. Notre époque est une machine à arracher les êtres à leur ziran : l’adolescente doit ressembler au filtre, le ministre doit ressembler à un influenceur, la tomate doit ressembler au calibre, et chacun s’épuise à devenir l’image de ce qu’il n’est pas. Le pratiquant taoïste fait le chemin inverse : il désapprend, il retire, il laisse retomber les masques jusqu’à retrouver ce que la tradition appelle le visage originel.

La troisième notion est le wu wei, le non-agir, dont il faut redire qu’il n’est pas l’inaction mais le refus d’agir contre. Le boucher Ding, dans le Zhuang Zi, découpe des bœufs pendant dix-neuf ans sans user sa lame, parce qu’il ne coupe jamais l’os : il glisse dans les interstices, il suit les lignes naturelles de la bête. Son couteau, dit-il, « n’a pas d’épaisseur ». Voilà le modèle de l’action juste : efficace parce qu’elle ne force pas. Presque tout ce que l’inventaire des incohérences a recensé est du couteau qui frappe l’os, de l’action qui s’épuise contre la nature des choses et qui appelle toujours plus d’action pour réparer ses propres dégâts. Les pratiques qui suivent ne sont, au fond, qu’une seule et même école : celle de l’interstice.

La première pratique est la plus simple et la plus radicale : s’asseoir. La tradition l’appelle zuowang, « s’asseoir dans l’oubli », d’après le passage du Zhuang Zi où le disciple Yen Houei annonce à Confucius, méduse, qu’il a fait des progrès : il a oublié les rites, puis la musique, puis il s’est « assis dans l’oubli », oubli du corps, oubli du savoir, union avec ce qui traverse tout. On aurait tort de voir là un exploit mystique réservé aux ermites. Le geste est à la portée de quiconque possède une chaise ou un coussin : s’asseoir, immobile, dos droit, et ne rien faire. Ne rien ajouter. Laisser les pensées passer comme des nuages qu’on ne retient pas et qu’on ne chasse pas.

Ce que cette pratique guérit se déduit de ce que l’inventaire diagnostiquait : le déficit de présence. L’homme contemporain ne tient pas trois minutes sans stimulus ; des études l’ont montré, certains préfèrent recevoir de légères décharges électriques plutôt que de rester seuls avec leurs pensées. Toute l’économie de l’attention repose sur cette incapacité : chaque notification est une main tendue vers un homme qui se fuit. Le zuowang est l’entraînement exactement inverse : rester. Rester quand l’ennui monte, quand la démangeaison de vérifier le téléphone devient presque physique, quand l’esprit supplie qu’on lui donne quelque chose à mâcher. Celui qui apprend à rester découvre une chose que nul discours ne peut lui apprendre : l’agitation retombe d’elle-même quand on cesse de la nourrir. C’est le chapitre quinze du Dao De Jing : « Qui peut, par la tranquillité, clarifier peu à peu l’eau trouble ? » On ne clarifie pas l’eau en la brassant. On la laisse reposer.

La pratique quotidienne peut être modeste : vingt minutes le matin, avant que le monde n’allume ses écrans. Assis, on porte l’attention sur le souffle, sur les appuis du corps, sur le silence entre les sons. Quand l’esprit part, il partira mille fois, on le ramène, sans commentaire, comme on ramène un enfant qui s’égare. C’est tout, et c’est immense. Car ce qui s’entraîne là, séance après séance, est précisément la faculté que l’époque détruit : la capacité de choisir ce à quoi l’on est présent. L’homme qui a médité le matin regarde le journal de treize heures autrement : il voit le dispositif, la baguette qui dure douze minutes, la guerre expédiée en quarante secondes, et il voit qu’on essaie de lui faire les poches attentionnelles. On ne manipule pas facilement un homme qui sait où est son attention, parce qu’on ne vole bien que les distraits.

Le Zhuang Zi nomme l’aboutissement de ce travail xinzhai, le « jeûne du cœur » : faire le vide non pas des choses, mais du vacarme intérieur qui empêche de les entendre. « C’est le vide qui accueille », dit le texte. Une pièce n’est utilisable que par son espace vide ; un cœur aussi.

La deuxième pratique est plus discrète encore : respirer. La tradition taoïste a fait du souffle une science complète, tu na, « cracher l’ancien, accueillir le nouveau », dont le principe tient en une phrase du Zhuang Zi : « L’homme véritable respire à partir des talons ; l’homme vulgaire respire de la gorge. » Respirer des talons, c’est respirer bas, lentement, par l’abdomen, comme dort un nourrisson ; respirer de la gorge, c’est ce que fait l’homme moderne du matin au soir, par petites goulées hautes et rapides, en apnée devant ses courriels. Or le souffle n’est pas un accessoire : c’est le seul processus vital qui soit à la fois automatique et volontaire, le seul levier par lequel la conscience touche directement le corps. Qui ralentit son souffle ralentit tout le reste, le cœur, les pensées, la peur.

Ce que cette pratique guérit, c’est l’urgence permanente, cette accélération qui est le carburant de toutes les incohérences recensées. On ne jette pas un mégot par la fenêtre quand on a le temps ; on ne poste pas l’insulte qu’on regrettera, on n’achète pas la robe qu’on retournera jeudi, on ne fonce pas vers la falaise pour le selfie. La bêtise est presque toujours une précipitation. Entre le stimulus et la réaction, il existe un espace, et cet espace a la taille d’une respiration. L’homme qui a pris l’habitude, cent fois par jour, de laisser passer un souffle complet avant de répondre, de cliquer, de klaxonner, a installé dans sa journée cent petits barrages contre sa propre sottise. Ce n’est pas de l’héroïsme, c’est de la plomberie intérieure.

La pratique, là encore, se loge partout : trois respirations abdominales avant d’ouvrir sa messagerie, un souffle complet avant de parler dans une conversation qui s’échauffe, cinq minutes de respiration lente, quelques secondes à l’inspir, un peu plus à l’expir, quand la journée s’emballe. Les physiologistes contemporains confirment ce que les taoïstes savaient d’expérience : l’expiration longue apaise le système nerveux mieux qu’aucun discours qu’on se tient à soi-même. Le corps croit ce que fait le souffle, non ce que dit la tête.

Vient ensuite le corps en mouvement. Le taoïsme n’a jamais méprisé le corps : il en a fait son laboratoire. Les pratiques de daoyin, Nei Gong, Qi Gong et le taïjiquan qui en partage l’esprit, proposent une chose devenue introuvable ailleurs : bouger lentement. Des gestes amples, continus, coordonnés au souffle, répétés sans hâte, où il ne s’agit ni de gagner, ni de brûler des calories, ni de battre qui que ce soit, pas même soi-même, ce qui déroute profondément le sportif contemporain.

Car voilà l’incohérence que cette pratique attaque : notre époque a transformé jusqu’au soin de soi en compétition. On court avec un chronomètre au poignet qui note la performance et la partage ; on s’affiche à la salle de sport ; on mange quatre kilos de moules sous les applaudissements ; on fait la queue au sommet de l’Everest. Même le repos est devenu une discipline olympique, avec applications de méditation classant les utilisateurs par séries de jours consécutifs. Le qi gong est inclassable dans ce monde-là, et c’est sa vertu : il n’y a rien à gagner, rien à montrer, rien à poster. Un homme qui fait lentement tourner ses bras dans un parc au lever du jour ne produit aucun contenu. Il produit autre chose : de la santé, de l’enracinement, et cette qualité que la tradition appelle le « principe vital » qu’on cultive au lieu de le dépenser.

La lenteur est ici la clé pédagogique. En bougeant lentement, on sent, les appuis, les déséquilibres, les tensions, tout ce que la vitesse masque. L’homme rapide traverse sa vie comme le touriste traverse Venise : il y était, il n’a rien vu. L’homme lent découvre que son propre corps est un pays étranger qu’il n’avait jamais visité. Et cette sensibilité retrouvée déborde la séance : celui qui sent ses tensions les relâche avant qu’elles ne deviennent colère, celui qui sent sa fatigue s’arrête avant l’accident, celui qui habite son corps n’a plus besoin de le prouver en l’accrochant à une corniche pour la photo. Le chapitre quarante-quatre du Dao De Jing demande : « La renommée ou le corps, lequel est le plus cher ? » L’époque a répondu massivement : la renommée. Les falaises rendent leur verdict chaque été.

Le non-agir n’est pas réservé au coussin de méditation ; il est d’abord un style d’existence, et c’est dans la vie ordinaire qu’il opère ses effets les plus concrets. Pratiquer le wu wei au quotidien, c’est prendre l’habitude, devant chaque difficulté, de poser une question préalable : suis-je en train de suivre la ligne naturelle, ou pas ? Une part étonnante de nos efforts quotidiens est de l’agir contre, contre le sommeil qu’on repousse à coups d’écrans puis qu’on poursuit à coups de comprimés, contre la faim qu’on trompe puis qu’on provoque, contre le temps qu’on veut comprimer et qui se venge en s’évaporant. L’homme moderne vit comme ces automobilistes qui accélèrent vers le feu rouge : beaucoup d’énergie, aucune avance.

Concrètement, la pratique consiste à repérer, chaque jour, une occasion de ne pas forcer. Ne pas répondre sur-le-champ au message irritant : la nuit, disaient les anciens, est un excellent premier ministre. Ne pas remplir le silence d’une conversation : il travaille mieux que nous. Ne pas corriger sur-le-champ l’erreur d’autrui : la moitié des erreurs se corrigent d’elles-mêmes, et l’autre moitié n’attendait que notre intervention pour s’aggraver. Le Zhuang Zi offre ici sa parabole la plus utile, celle de la barque vide : si une barque heurte la vôtre au milieu du fleuve et qu’un homme la conduit, vous criez ; si elle est vide, vous ne criez pas, c’est pourtant le même choc. Toute la colère du monde tient dans cette différence, et une part croissante de nos barques sont vides : l’algorithme qui vous montre le contenu indignant n’a rien contre vous, il optimise. S’entraîner à voir les barques vides, c’est retirer sa colère du marché et la colère est la matière première de l’économie numérique.

Le wu wei a enfin une portée écologique directe, qui le relie au cœur de l’inventaire. Ne pas agir contre, appliqué à la terre, s’appelle laisser faire ce qui pousse : le jardinier taoïste n’arrose pas à midi, ne force pas la tomate de janvier, ne tond pas ce qui nourrit les abeilles. Appliqué à la consommation, cela s’appelle laisser passer l’envie : toute envie d’achat, observée tranquillement pendant trois jours, révèle sa nature — la plupart meurent de mort naturelle, sans cercueil ni regret. La sobriété que les politiques prêchent sans la pratiquer n’a pas besoin d’être imposée : elle est ce qui reste quand on a cessé de se fuir.

Le chapitre soixante-sept du Dao De Jing énonce le seul « programme » que Lao Zi se soit permis : « J’ai trois trésors que je tiens et conserve : le premier est l’amour, le deuxième est la frugalité, le troisième est de ne pas oser être le premier sous le ciel. » Trois trésors, et l’on remarquera qu’ils répondent, terme à terme, aux trois moteurs de l’incohérence contemporaine : la dureté, l’avidité, la vanité.

L’amour, certains traduisent : l’Empathie, est le premier, et Lao Zi précise que c’est lui qui rend courageux. Non le courage des records et des falaises, mais celui qui protège : « qui aime peut être brave ». Dans la pratique, ce trésor se cultive par un exercice d’une simplicité désarmante : considérer, avant chaque jugement, que l’autre est un endormi et non un ennemi. Le pyromane, l’influenceur, le ministre qui danse, l’inventaire les a moqués, et la satire a ses droits ; mais le pratiquant, lui, ne peut s’arrêter là, car le mépris est encore une manière de frapper l’os. La compassion n’est pas l’indulgence : elle est la lucidité qui a cessé d’être amère. Elle seule permet d’agir dans le monde sans y ajouter sa propre violence.

La frugalité est le deuxième trésor, et Lao Zi la relie à la générosité : « frugal, on peut être large ». C’est l’exacte inversion de l’économie contemporaine, qui est prodigue pour soi et avare pour le monde — un tiers de la nourriture à la benne, l’eau des Fidji en bouteille, les robes portées une fois. La pratique est ici tangible entre toutes : manger simplement et sans écran, en sentant ce qu’on mange ; user les objets jusqu’au bout et les réparer, non par moralisme, mais par égard pour ce qu’ils ont coûté au monde ; acheter lentement, à la vitesse de l’envie vérifiée. Le frugal taoïste n’est pas un ascète triste : c’est un gourmet du peu. Il a découvert le secret le mieux gardé de l’époque, énoncé au chapitre quarante-six : « Il n’est pas de plus grand malheur que de ne pas savoir se contenter. » Savoir se contenter n’est pas renoncer au bonheur ; c’est cesser de le chercher là où il n’a jamais été.

Le troisième trésor, ne pas oser être le premier, est le plus contre-culturel des trois, dans un monde entièrement organisé en classements, en abonnés, en vues et en concours de moules. « Qui se dresse sur la pointe des pieds ne tient pas debout ; qui se met en avant n’éclaire pas », dit le chapitre vingt-quatre, qui semble écrit pour les réseaux sociaux avec vingt-cinq siècles d’avance. La pratique : faire, chaque semaine, une chose bien faite que personne ne saura. Réparer, aider, planter, ranger — sans photo, sans récit, sans témoin. Cet anonymat volontaire est un sevrage : il apprend à l’ego à se passer de spectateurs, et l’on découvre alors que l’acte non montré a une saveur que l’acte posté n’a jamais eue. C’est peut-être le geste le plus subversif qu’on puisse accomplir en 2026 : quelque chose de beau, sans preuve.

Les taoïstes anciens pratiquaient des diététiques minutieuses, persuadés que l’on devient ce que l’on absorbe. Ils parlaient d’aliments ; il nous revient d’élargir la table, car l’homme contemporain absorbe chaque jour bien davantage par les yeux que par la bouche. Chaque notification, chaque vidéo, chaque indignation défilée est une bouchée, et le régime moyen est effrayant : des heures quotidiennes d’un fast-food attentionnel salé à l’angoisse et sucré à la distraction, servi par des cuisiniers algorithmiques qui connaissent nos faiblesses mieux que nous. Le chapitre douze du Dao De Jing l’avait prévu : « Les cinq couleurs aveuglent l’œil ; les cinq notes assourdissent l’oreille ; les cinq saveurs gâtent le palais ; les courses et les chasses affolent le cœur. » Qu’aurait-il dit du défilement infini, qui est les cinq couleurs, les cinq notes et la chasse réunies dans une seule main ?

La pratique s’impose d’elle-même : jeûner. Non pas fuir le monde, s’informer reste un devoir, mais choisir ses repas. Des horaires : l’information deux fois par jour, à heure fixe, comme un repas, plutôt qu’en grignotage perpétuel. Des sources : peu, lentes, choisies, un article long nourrit, cent titres anxiogènes gavent sans nourrir. Des jeûnes réels : un jour par semaine sans écran, dont les premiers seront pénibles comme tous les sevrages, puis dont on attendra le retour comme on attend un jour de fête. Et le soir, ce que la tradition appelle garder le calme : la dernière heure sans écran, car l’esprit, comme l’eau, se clarifie la nuit s’il n’est pas brassé au coucher.

L’effet dépasse le confort personnel. L’attention est la seule ressource que l’économie numérique extrait, et chacun est le seul propriétaire de sa mine. Reprendre son attention, c’est pratiquer, à l’échelle individuelle, exactement ce que l’inventaire réclamait en vain à l’échelle du monde : cesser d’alimenter la machine. Le journal de treize heures peut bien consacrer douze minutes à la baguette : il faut encore des yeux pour la regarder. Des millions d’yeux qui se détournent tranquillement, sans pétition ni colère, voilà une révolution dont aucun pouvoir ne sait quoi faire, c’est le non-agir devenu force politique.

Il est une pratique taoïste si peu spectaculaire qu’on oublie de la compter : vivre en rythme. La tradition taoïste a observé le monde comme une respiration, le yin et le yang, la nuit et le jour, l’hiver et l’été, la marée qui monte et qui descend et en a tiré une règle d’hygiène fondamentale : l’homme se porte bien quand ses rythmes épousent ceux du monde, et se détruit quand il les contrarie. Se lever avec la lumière, culminer avec le jour, ralentir avec le soir, dormir avec la nuit ; manger davantage quand le corps travaille, moins quand il se repose ; se dépenser au printemps, engranger à l’automne, se retirer l’hiver. Rien de plus banal, et rien de plus systématiquement violé.

Car notre époque est, à la lettre, une machine à casser les rythmes. Elle a aboli la nuit à coups d’écrans qui imitent le plein midi jusque dans les lits ; aboli les saisons à coups de fraises en janvier et de chauffage en terrasse ; aboli le repos hebdomadaire à coups de notifications qui ignorent le dimanche. L’homme contemporain vit dans un midi perpétuel, un été perpétuel, un lundi perpétuel et s’étonne d’être épuisé. Les scientifiques du sommeil documentent aujourd’hui, chiffres à l’appui, ce que les taoïstes tenaient pour une évidence : un être vivant qui refuse ses rythmes paie, et le prix s’appelle insomnie, anxiété, effondrement. La caricature en est cette pratique moderne du « doomscrolling » nocturne : brasser l’eau trouble du monde à l’heure exacte où elle devrait décanter.

La pratique est d’une simplicité désarmante, et d’une difficulté réelle : rendre à sa journée une forme. Une heure de coucher régulière, défendue comme un rendez-vous important car c’en est un, avec soi-même. Un lever qui précède les écrans, pour que la première heure appartienne au corps et au souffle, non au vacarme du monde ; les anciens appelaient l’aube l’heure où le yang naît, et la trouvaient trop précieuse pour la donner aux soucis. Des repas à heures fixes, des saisons qu’on mange dans son assiette — la tomate d’août, la soupe de décembre, non par purisme, mais parce que c’est la manière la plus quotidienne d’habiter le monde réel plutôt que le monde climatisé. Et un jour par semaine qui ne ressemble pas aux autres : plus lent, plus vide, sans projet, un hiver hebdomadaire.

Celui qui retrouve ses rythmes fait une découverte qui étonne toujours : l’énergie qu’il cherchait dans les stimulants, il la trouvait dans la régularité. Le Dao De Jing le dit à sa manière au chapitre vingt-trois : « Une bourrasque ne dure pas toute la matinée, une averse ne dure pas tout le jour. » Même le ciel ne force pas ; qui sommes-nous pour vivre en tempête permanente ? La régularité n’est pas l’ennemie de la liberté : elle en est le sol. On ne danse bien que sur un plancher qui tient.

Reste le maître principal : la nature elle-même. Les sages taoïstes vivaient au bord des montagnes et des rivières non par goût du pittoresque, mais parce que la nature est le seul spectacle qui enseigne le Tao en le montrant. L’eau y cherche les lieux bas, l’arbre tordu du Zhuang Zi y vit vieux précisément parce qu’il est inutile aux charpentiers, les saisons y arrivent sans se presser et sans être en retard. Il n’y a rien à liker, et tout à comprendre.

La pratique est la plus vieille du monde : marcher. Marcher sans but, sans montre, sans écouteurs, dans le morceau de nature le plus proche, un parc suffit, un arbre suffit, le ciel au-dessus d’une rue suffit à qui sait lever les yeux. Marcher jusqu’à ce que le pas ralentisse de lui-même, et alors regarder : la lumière qui change, l’insecte qui travaille, l’eau qui trouve toujours son chemin. Ce regard-là est l’antidote exact du tourisme de la dernière chance. L’époque traverse la planète en avion pour photographier des glaciers qu’elle n’aura pas regardés ; le pratiquant fait le voyage inverse, décrit au chapitre quarante-sept : « Sans franchir sa porte, connaître le monde entier. » Ce n’est pas un éloge de l’enfermement, c’est un théorème sur l’attention : celui qui ne sait pas voir verra Venise comme il voit son quartier, c’est-à-dire pas du tout, et celui qui sait voir trouve dans une flaque d’eau de quoi méditer un mois.

S’asseoir sous un arbre une fois par semaine, sans téléphone, et n’en rien rapporter : voilà, au fond, l’examen de passage de toute cette étude. Celui qui y parvient avec plaisir est guéri de l’essentiel.

Au terme de ce parcours, l’unité des pratiques apparaît : assise, souffle, mouvement lent, non-agir, trois trésors, jeûne de l’attention, école de la nature ne sont pas sept techniques, mais sept portes d’une même maison. Toutes enseignent la même chose par des voies différentes : revenir. Revenir au corps quand l’époque vit dans les images, revenir au présent quand elle vit dans l’urgence, revenir au simple quand elle vit dans l’accumulation, revenir au réel quand elle vit dans la représentation. « Retourner est le mouvement du Tao », dit le chapitre quarante ; la civilisation de la fuite en avant a simplement oublié le chemin du retour, et les pratiques taoïstes ne sont rien d’autre que ce chemin, balisé pas à pas.

On ne prétendra pas que ces disciplines suffiront à éteindre les incendies, à remplir les nappes phréatiques ou à raccourcir le reportage sur la baguette. Ce serait retomber dans la pensée magique que ce texte a moquée chez d’autres. Mais on soutiendra ceci, qui est plus solide : aucune solution extérieure ne tiendra tant que les hommes qui devraient la porter resteront des endormis pressés, avides et vaniteux, l’histoire récente en fait la démonstration quotidienne. L’écologie a échoué comme morale collective ; elle reste à tenter comme hygiène intérieure. Un homme présent gaspille peu, s’indigne juste, consomme lentement, n’a besoin ni de paraître ni de fuir : il est, sans effort et sans slogan, ce que toutes les conférences climatiques supplient l’humanité de devenir.

Et c’est pourquoi la voie est praticable par chacun dès ce soir, sans attendre ni décret ni sommet : vingt minutes d’assise au lever, trois souffles avant chaque écran, des gestes lents en Conscience, une envie qu’on laisse passer, une belle chose faite sans témoin, un jour sans écran, un arbre. Rien de tout cela ne fera de bruit. C’est même à ce silence qu’on reconnaîtra que cela travaille, car tout ce qui sauve vraiment, en ce monde, a toujours travaillé comme l’eau : sans forcer, sans montrer, sans s’arrêter.

Voilà ce que doivent pratiquer tous les gens que vous connaissez. Vous savez quoi faire !