TRAVAIL DU DAN TIAN: CHANG SI GONG
TRAVAIL DU DAN TIAN : CHANG SI GONG Un corps ordinaire bouge par ses extrémités. Pour pousser une porte, l’épaule se contracte et le bras s’allonge ; le tronc suit ou ne suit pas, le bassin ne fait rien, les pieds subissent. Ce fonctionnement est efficace pour les gestes de la vie courante et il n’a aucun défaut tant qu’on ne lui demande rien d’autre. Il en a deux dès qu’on lui demande davantage. Le premier est la déperdition. La force produite localement par un segment ne peut pas être supérieure à ce que ce segment peut produire. Un bras seul produit ce que produit un bras. Un corps entier engagé dans le même geste produit autre chose, et cette différence n’est pas d’ordre athlétique : elle est d’ordre organisationnel. Elle ne se gagne pas en musclant le bras. Le second est l’usure. Un corps qui bouge par ses extrémités surcharge les articulations distales et laisse inertes les articulations proximales. Sur quelques décennies, cela produit exactement le tableau clinique que l’on connaît : épaules douloureuses, lombaires fragiles, hanches enraidies, et une zone centrale qui a cessé d’être mobile sans que personne ne s’en aperçoive, parce que rien dans la vie courante n’exige qu’elle le soit. L’entraînement décrit ici s’attaque aux deux à la fois, par un seul moyen : rendre au centre du corps la fonction de moteur, et à la périphérie la fonction de transmission. C’est un renversement complet de l’organisation ordinaire du mouvement, et c’est pourquoi il ne s’obtient pas en quelques semaines. Il porte, dans la tradition dont il vient, le nom de travail d’enroulement de soie, chan si gong. Ce nom décrit sa forme extérieure. Ce qu’il travaille réellement est plus simple à dire : le centre, et la manière dont ce que fait le centre parvient jusqu’aux mains et jusqu’aux pieds. La localisation du Dan Tian la plus opératoire n’est pas un point mais un axe. La tradition la décrit par deux repères qui se font face : un point sur la paroi abdominale antérieure, à hauteur du nombril ou légèrement en dessous, et un point sur la face postérieure, entre les deuxième et troisième vertèbres lombaires. Le centre est entre les deux. Cette double localisation n’est pas une redondance : elle définit un axe horizontal antéropostérieur, autour duquel une rotation dans le plan sagittal devient pensable. Un point unique ne permettrait qu’une rotation autour d’un axe vertical. Trois précisions écartent d’emblée les malentendus les plus fréquents. Le centre n’est pas un organe. Il ne correspond à aucune structure anatomique isolable, et chercher à le localiser plus précisément est une perte de temps. Le centre n’est pas un réservoir. L’image du réservoir d’énergie que l’on remplirait suggère qu’il existerait indépendamment de la posture, ce qui n’est pas ce que dit la tradition la plus précise. Le centre est un effet de structure. C’est le point capital, et il est formulé sans ambiguïté : quand toutes les parties du corps sont à leur place, le noyau du centre se forme naturellement ; si une seule partie n’est pas dans la position correcte, sa formation en est empêchée. Une épaule montée, une aine bloquée, un coccyx mal placé suffisent à ce qu’il n’existe pas. Cette formulation a une conséquence pratique immédiate et libératrice : il n’y a pas de travail du centre indépendamment du travail de l’alignement. On ne cultive pas le centre à part, comme on entraînerait un muscle. On installe une structure, et le centre apparaît comme sa propriété. C’est une position rigoureusement anti-mystique, et elle vient de l’intérieur même de la tradition. Une fois formé, le centre fonctionne dans les deux sens. Il est produit par la coordination de toutes les parties, et il entraîne à son tour le corps entier, un seul mouvement en produisant alors de multiples. Le centre ne fait qu’une chose : il tourne. Il tourne selon trois modes. Le premier est la rotation autour de l’axe vertical. Le bassin et le bas-ventre pivotent à gauche et à droite, comme une clé dans une serrure. C’est le mode le plus accessible et le plus souvent travaillé. Le deuxième est la rotation dans le plan sagittal. Le bassin bascule d’avant en arrière autour de l’axe antéropostérieur décrit plus haut, comme si une roue tournait à l’intérieur du ventre. Ce mode est plus difficile à isoler et plus facilement confondu avec un mouvement de la colonne lombaire, qu’il n’est pas. Le troisième est la composition des deux. Le centre décrit alors un cercle, puis une spirale. C’est de ce troisième mode que dérive tout le reste de l’entraînement. L’amplitude de ces rotations est très faible : quelques centimètres au plus, et beaucoup moins chez un pratiquant avancé. La difficulté n’est jamais l’amplitude ; elle est de produire le mouvement là où il doit être produit, sans que les épaules ou la colonne le fabriquent à la place du bassin. Trois formes de mouvement sont possibles entre deux points, et le choix de la troisième n’est pas arbitraire. La ligne droite est la forme de l’intention brute. Elle va du départ à l’arrivée par le chemin le plus court. Elle est efficace, et elle est parfaitement prévisible. Le cercle est la forme du retour. Il est complet et il ne va nulle part. La spirale combine les deux : elle tourne et elle progresse, elle revient sans revenir au même point. C’est la seule des trois qui permette d’avancer sans cesser de pouvoir se retirer. Cette préférence a une justification mécanique, une justification tactique et une justification philosophique, et il vaut mieux les distinguer. La justification mécanique tient en trois points élémentaires et solides. Une force appliquée à distance d’un axe produit un couple, non une simple translation. Un corps qui pousse en ligne depuis l’épaule applique une force. Le même corps qui transmet la même force en la faisant passer par une rotation du bassin applique un couple, dont le bras de levier est la distance entre l’axe et le point
EPEE DE LI JING LIN
LI JING LIN’S SWORD Au mois de juillet 1922, à Beizhen, dans le Liaoning, un chef de bataillon vint faire à son général un rapport qui n’avait rien de militaire. Il avait découvert, parmi ses subordonnés, un homme dont on disait qu’il était un maître d’escrime. Le général s’appelait Li Jinglin. Il commandait alors une brigade de l’armée du Fengtian, il avait trente-sept ans, et il pratiquait les arts martiaux depuis l’enfance sans avoir jamais trouvé ce qu’il cherchait. Le subordonné s’appelait Song Weiyi. Il avait soixante-sept ans, il se disait le neuvième héritier d’une lignée d’épée dite de Wudang, et il servait dans les rangs d’une armée de seigneur de la guerre sans que personne, apparemment, s’en fût avisé. Ce que fut exactement leur rencontre reste discuté. Certaines sources en font une première rencontre, d’autres des retrouvailles : les deux hommes se seraient déjà croisés vingt ans plus tôt, quand l’adolescent Li servait dans un corps de cadets impérial dont Song était l’un des officiers. Les récits de lignée disent que Song, voyant que le garçon avait des bases et l’esprit vif, lui avait alors transmis en secret les rudiments de son art, et le mot employé, 秘授, « transmettre secrètement », est déjà tout un programme. Quoi qu’il en soit, à partir de l’été 1922, l’homme qui commandait la brigade prit des leçons de l’homme qui servait dans ses rangs. Une formule chinoise résume la chose avec une justesse qu’on ne peut qu’admirer : au milieu de ses obligations militaires, Li grappillait du temps pour continuer à demander l’enseignement de Song. Le vieil escrimeur lui remit ses manuscrits, un manuel d’épée de Wudang, un manuel de paume des huit trigrammes en forme d’épée, un recueil de méthodes taoïstes, et le désigna dixième héritier de sa lignée. Il faut mesurer ce qui vient de se produire, parce que c’est là que naît tout ce qui nous occupe. Un général en activité reçoit d’un vieil homme un art d’escrime dont la chaîne de transmission remonte, dit-on, à un immortel taoïste du mont Wudang, et qui ne comporte aucune forme fixée : rien qu’un ensemble de principes, d’exercices et de corrections données de la main à la main. Neuf ans plus tard, Li Jinglin sera mort, et cet art sera devenu un système enseigné publiquement à des centaines de personnes, codifié en enchaînements, photographié, imprimé, et promu au rang de patrimoine national par une institution d’État. Entre les deux, il n’y aura eu que lui. Li Jinglin était né en 1885 dans le district de Zaoqiang, au Hebei, dernier de cinq fils d’une famille de bannerets han où l’on comptait des marchands et des hommes d’armes. Son père, qui « connaissait les poings et les armes du monde des rivières et des lacs », lui apprit les styles du pays : le Yanqing men et l’Erlang men, boxe du Nord rapide et frappée. À treize ans il entra dans un corps de cadets impérial, où il rencontra donc peut-être Song Weiyi pour la première fois ; le corps fut dissous en 1900 dans la tourmente des Boxers. Il alla ensuite à Yongnian chercher l’enseignement de Yang Jianhou, troisième fils de Yang Luchan, et fut l’un de ses rares disciples hors de la famille, c’est de là que datera son amitié durable avec Du Xinwu, l’un des hommes qui alla voir la famille Yang pour d’autres raisons martiales. Puis vint l’école militaire accélérée de l’armée de Beiyang, en 1903, et la carrière. En 1911, quand la révolution éclate, Li Jinglin se porte volontaire pour commander un corps de volontaires de la mort, cinq cents hommes environ, franchit la rivière, force les lignes et enlève la Montagne de la Tortue, à Hanyang, position défensive décisive. C’est probablement le plus grand fait d’armes personnel de sa vie. La cour l’en récompensa par la faveur de la veste jaune impériale. Il faut s’arrêter une seconde sur ce détail, parce qu’il éclaire l’homme mieux qu’un portrait. Li Jinglin a gagné la veste jaune en se battant pour les Qing contre les révolutionnaires. Dix-sept ans plus tard, il sera nommé directeur adjoint d’un institut créé par décret du parti issu de cette même révolution. Un titre d’article chinois joue précisément là-dessus : « l’immortel de l’épée et gouverneur militaire en veste jaune ». Ce n’est pas une contradiction morale, c’est la description exacte de ce qu’était une carrière chinoise entre 1900 et 1930 : on servait la structure qui existait, et elle changeait. La suite est celle d’un officier de la clique du Fengtian sous Zhang Zuolin. Commandant de régiment, puis de division, puis d’armée. En novembre 1924, pendant la seconde guerre Zhili-Fengtian, il occupe Tianjin ; de décembre 1924 à décembre 1925, il administre le Zhili. Il n’y a pas lieu d’enjoliver : les historiens décrivent cette occupation comme brutale et prédatrice. Li était membre de la Bande Verte, il rançonnait systématiquement les marchands, ses hommes eurent des accrochages avec le quinzième régiment d’infanterie américain stationné sur place, et le 11 août 1925 il fit réprimer militairement les ouvriers syndiqués d’une filature. L’immortel de l’épée était un chef de guerre, et il faut le dire, non par goût du contrepoint, mais parce que sans cela on ne comprend rien à ce qu’il a fait ensuite : la carrière martiale de Li Jinglin est celle d’un homme habitué à commander, à organiser, à recruter et à obtenir des crédits. Un trait de caractère, pourtant, affleure dans les sources. Pendant la troisième guerre Zhili-Fengtian, quand Guo Songling se soulève contre Zhang Zuolin et lui demande de se joindre à lui, Li refuse : il conservait, dit-on, un fil de gratitude envers son chef. Il choisit la neutralité. Ce qui, dans la logique des cliques, revenait à se condamner : après cela, il ne fut plus employé. Avant d’aller plus loin, il faut dire quel objet cet homme avait entre les mains, car l’épée droite chinoise n’est pas un sabre et n’a plus rien d’une arme de guerre
Les arts internes sont durs, c’est pour ça qu’on les a rendus Mous
Les arts internes sont durs, c’est pour ça qu’on les a rendus Mous Les arts Internes, souvent présenté aujourd’hui comme pratique douce de santé, de relaxation ou de bien-être, possèdent pourtant une histoire martiale, corporelle et interne beaucoup plus exigeante. À l’origine, il ne s’agissait pas seulement d’un enchaînement lent destiné à calmer l’esprit ou à assouplir le corps. L’art martial Interne était une méthode complète de transformation physique, mentale et énergétique, visant à développer des qualités profondes : enracinement, structure, relâchement actif, coordination globale, puissance interne, écoute tactile, stabilité émotionnelle et efficacité martiale. Cependant, dans sa forme contemporaine la plus répandue, le style a souvent été simplifié, adouci, vidé d’une partie de sa rigueur et parfois même de son sens. Cette évolution répond à une demande réelle : la majorité des pratiquants ne cherche pas nécessairement une voie difficile, longue et exigeante. Beaucoup souhaitent une activité agréable, accessible, peu contraignante, compatible avec l’idée moderne du loisir et du bien-être. Le problème ne réside pas uniquement dans cette orientation, mais dans le fait qu’elle est parfois présentée comme équivalente à une pratique authentique et complète. Il devient alors nécessaire d’examiner cette situation avec lucidité : les arts de combat internes d’aujourd’hui sont souvent choisi parce qu’ils sont plus faciles, plus confortables et moins confrontant. Beaucoup préfèrent accepter une forme appauvrie, parfois même en le sachant, plutôt que de consentir aux efforts indispensables au développement réel des qualités internes. Le Taijiquan contemporain ne s’est pas transformé en pratique de confort par accident. Cette évolution est le résultat d’un long processus historique, social, politique et pédagogique. À l’origine, le Taijiquan appartient au domaine des arts internes, c’est-à-dire des arts martiaux. Il comportait un travail corporel profond, des méthodes de combat, des exercices à deux, des formes à mains nues, des armes, une éducation de la structure, du relâchement et de la puissance interne. Aujourd’hui, pourtant, l’image dominante du Taijiquan est souvent celle d’une gymnastique lente, douce, relaxante, pratiquée dans les parcs, les maisons de retraite, les associations de bien-être ou les cours de santé. Cette image n’est pas entièrement fausse, mais elle est incomplète. Le Taijiquan possède effectivement des effets bénéfiques sur l’équilibre, la coordination et la santé générale. Des recherches récentes montrent par exemple que la pratique du Tai Chi peut améliorer l’équilibre et réduire le risque de chute chez les personnes âgées. Une méta-analyse publiée dans BMJ Open a indiqué une réduction significative du nombre de chuteurs chez les personnes âgées pratiquant le Tai Chi, tandis qu’une revue de 2023 conclut également à son efficacité pour la prévention des chutes et l’amélioration de l’équilibre. Le problème n’est donc pas que le Taijiquan soit utilisé pour la santé. Le problème apparaît lorsque cette fonction de santé devient la seule dimension conservée, au point d’effacer la structure martiale, le travail interne réel et l’exigence de transformation corporelle. Un moment important de cette transformation est la création de formes simplifiées destinées au grand public. En 1956, la Commission chinoise des sports a organisé la création d’une forme simplifiée en 24 mouvements, souvent appelée forme de Pékin ou forme 24. Elle fut conçue pour être courte, accessible et facilement enseignable à de grands groupes, dans un objectif de santé publique et d’éducation physique. Cette forme, fondée principalement sur le style Yang, a retiré ou réduit certains aspects plus complexes afin de permettre une diffusion massive. Cette initiative a eu un effet double. D’un côté, elle a permis à des millions de personnes de découvrir le Taijiquan. De l’autre, elle a contribué à installer l’idée qu’un Taijiquan court, simple, régulier, sans grand inconfort et sans confrontation pouvait représenter l’art dans son ensemble. L’un des malentendus les plus courants est de croire que la lenteur suffit à rendre une pratique interne. Or, un mouvement lent peut être profond, mais il peut aussi être vide. La lenteur du Taijiquan n’a de valeur que si elle permet de contrôler précisément l’alignement, la connexion, la détente active, le transfert du poids, la disponibilité du centre et la continuité de l’intention. Dans beaucoup de cours modernes, la lenteur est devenue une esthétique. On bouge doucement parce que cela paraît calme. On arrondit les bras parce que cela paraît harmonieux. On respire lentement parce que cela paraît méditatif. Mais rien ne garantit que le corps soit réellement connecté. Rien ne garantit que les jambes portent correctement. Rien ne garantit que la colonne soit vivante, que le bassin transmette la force, que le relâchement ne soit pas de la mollesse ou que les gestes conservent un sens martial. Le Taijiquan s’est aussi transformé parce que le public moderne ne recherche pas majoritairement la même chose que les pratiquants martiaux d’autrefois. Beaucoup de personnes viennent au Taijiquan pour se détendre, améliorer leur équilibre, respirer mieux, réduire leur stress ou reprendre une activité physique douce. Cette demande est légitime. Elle explique pourquoi l’UNESCO présente le Taijiquan comme une pratique physique traditionnelle faite de mouvements détendus et circulaires associés à la respiration, et pourquoi il est aujourd’hui reconnu comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Dans de nombreux clubs, on observe une scène révélatrice. Un groupe pratique une forme lentement. Les gestes sont calmes, l’ambiance est agréable, les élèves repartent avec une impression de sérénité. Puis un enseignant ou un pratiquant plus exigeant propose un test simple : pousser légèrement sur le bras pendant “Peng”, vérifier si la posture tient, demander au pratiquant de garder son axe lorsque le partenaire applique une pression modérée. Très souvent, la structure s’effondre immédiatement. Le bras se durcit ou se vide. Les épaules montent. Les genoux se verrouillent. Le bassin recule. La respiration se bloque. Le pratiquant, qui se sentait fluide pendant la forme, découvre qu’il n’a pas de racine fonctionnelle. À ce moment-là, deux réactions sont possibles. La première consiste à accepter la leçon : “Je croyais être détendu, mais je ne le suis pas. Je croyais être stable, mais je ne le suis pas. Je dois travailler.” La seconde consiste à rejeter le test : “Ce n’est
