Il faut commencer par rendre justice à notre époque : aucune génération avant la nôtre n’a été aussi bien informée de sa propre perte. Nous avons des satellites qui mesurent la fonte des glaciers au centimètre, des rapports scientifiques de plusieurs milliers de pages actualisés avec une ponctualité de coucou suisse, des capteurs dans les nappes phréatiques, des modèles climatiques d’une précision admirable et des chaînes d’information en continu pour nous répéter tout cela vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Nos ancêtres mouraient idiots ; nous, nous mourrons documentés. C’est un progrès considérable.
Car il faut se rendre à l’évidence, et c’est l’objet de ce modeste inventaire : le monde ne va pas s’en sortir. Non pas faute de moyens, d’intelligence ou d’alertes. Nous avons tout cela en abondance. Le monde ne va pas s’en sortir parce qu’il a mieux à faire. Il a des baguettes de pain à filmer en Auvergne, des concours de mangeurs de moules à organiser, des stories à poster depuis Dubaï, des selfies à prendre au bord des falaises et des youtubeurs à recevoir à l’Élysée. On ne peut pas être partout.
L’optimiste dira que l’humanité a toujours surmonté ses crises. C’est exact. Mais l’humanité n’avait encore jamais affronté de crise en se filmant elle-même en train de ne pas l’affronter, avec des millions de vues à la clé et des annonceurs pour financer l’opération. La bêtise a toujours existé ; notre époque est la première à l’avoir organisée en industrie, dotée d’un modèle économique, d’une audience mondiale et du soutien enthousiaste de ses élites. C’est cette prouesse qu’il convient maintenant de détailler, pièce par pièce, comme on fait l’inventaire d’un magasin avant liquidation. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une liquidation. Tout doit disparaître, et tout disparaît en effet, sous les applaudissements.
Le lecteur trouvera dans les lignes qui suivent un catalogue non exhaustif de nos accomplissements. Qu’il ne cherche pas ici de solutions : il n’y en aura pas. Proposer des solutions, ce serait laisser entendre que quelqu’un a l’intention de les appliquer, et rien, absolument rien dans le spectacle quotidien du monde, n’autorise une hypothèse aussi farfelue.
Commençons par l’eau, puisque c’est par elle que tout finit. L’été venu, la France offre un spectacle d’une cohérence remarquable. Dans le ciel, des Canadair décrivent de majestueuses rotations et déversent des milliers de mètres cubes d’eau sur des collines en flammes. Au sol, parfois à quelques kilomètres de là, des villages entiers attendent le camion-citerne qui leur apportera de quoi boire, parce que la source est à sec, que le forage est à sec, que tout est à sec. L’eau tombe du ciel quand ça brûle ; elle ne sort plus du robinet quand il faut vivre. On cherche l’erreur, puis on renonce : il n’y a pas d’erreur, il y a un système.
Ce système a ses finesses. L’arrêté préfectoral interdit au retraité d’arroser ses tomates après huit heures du matin, sous peine d’amende, car chaque goutte compte. Le même arrêté, dans sa grande sagesse, accorde au golf voisin une dérogation pour maintenir ses greens, car un green jauni est une souffrance qu’aucune civilisation digne de ce nom ne saurait tolérer. Le retraité regarde ses tomates mourir en contemplant, par-dessus la haie, dix-huit trous d’un vert éclatant. On appelle cela la gestion concertée de la ressource.
Plus haut dans la vallée, une multinationale pompe consciencieusement la nappe phréatique pour mettre l’eau en bouteilles de plastique, lesquelles seront vendues, entre autres, aux habitants de la région dont les robinets crachotent. Le génie du procédé force l’admiration : on prend gratuitement aux gens une eau qu’on leur revend ensuite, avec l’emballage en supplément et le transport en camion pour parfaire le bilan. Ailleurs, on creuse des méga-bassines, immenses miroirs d’eau posés en plein soleil, pour stocker en surface, là où l’évaporation est maximale, une eau pompée dans les nappes en hiver. On protège ainsi l’agriculture de la sécheresse en organisant méthodiquement l’assèchement. C’est audacieux, c’est contre-intuitif, c’est moderne.
Et que l’on ne vienne pas dire que rien n’est fait pour les piscines : elles se sont multipliées précisément dans les départements les plus arides, car rien ne rafraîchit mieux l’idée qu’on se fait de soi qu’un bassin turquoise au milieu d’un paysage calciné. L’eau manque, certes, mais elle manque avec un excellent goût.
Neuf feux de forêt sur dix sont d’origine humaine. Ce chiffre, répété chaque été par les autorités, mérite qu’on s’y arrête : la foudre, phénomène aveugle et irresponsable, fait dix fois mieux que nous en matière de retenue. L’homme, lui, dispose de tout un arsenal : le mégot jeté par la fenêtre d’une voiture climatisée, geste d’une élégance souveraine qui consiste à refuser un cendrier à vingt centimètres pour offrir une braise à dix mille hectares de pinède ; le barbecue en pleine alerte rouge, car les merguez n’attendent pas ; l’écobuage par grand vent, tradition respectable qui consiste à allumer un feu pour éviter les feux.
Mais le chef-d’œuvre du genre, le sommet, l’aristocratie de l’absurde, c’est le pompier pyromane. Chaque été ou presque, on arrête un pompier volontaire qui allumait des incendies pour avoir le plaisir de les éteindre, pour toucher des vacations, ou pour être enfin le héros qu’on remarque. Il faut mesurer la perfection de la boucle : la société forme un homme à combattre le feu, l’équipe, l’habille, le décore, et l’homme utilise cette formation pour créer la demande qu’il s’apprête à satisfaire. Le secteur privé n’a jamais rien inventé de mieux en matière de création de marché.
À l’autre bout du monde, la Californie a enrichi le répertoire d’une figure inédite : l’incendie de gender reveal. Des futurs parents, désireux d’annoncer à la Terre entière le sexe de leur enfant à naître, déclenchent un fumigène rose ou bleu dans un paysage sec comme de l’amadou. Résultat : des milliers d’hectares en cendres et un pompier mort. Un homme est mort pour que des inconnus sachent qu’un fœtus était un garçon. Les historiens du futur, s’il en reste, classeront cette anecdote quelque part entre la décadence romaine et la fin du crétacé, en se demandant laquelle des trois fut la plus digne.
Pendant ce temps, la flotte de Canadair vieillit tranquillement, les commandes d’avions neufs s’enlisent dans les délais, et chaque été bat le record du précédent avec une régularité de métronome. On sait, on mesure, on compare, on commente. Puis on rallume le barbecue, car enfin, il fait si beau.
Il serait injuste de laisser croire que nos dirigeants ne font rien pour le climat. Ils font énormément. Ils organisent, par exemple, des conférences mondiales. Ces conférences se tiennent de préférence dans des pétromonarchies, sous la présidence avisée de dirigeants de compagnies pétrolières, car qui connaît mieux l’incendie que celui qui vend l’essence ? On s’y rend en jet privé, naturellement, pour négocier avec gravité la sobriété des autres. Des milliers de délégués, des centaines d’avions, des communiqués finaux dont l’ambition principale est de fixer la date de la prochaine conférence. Le carbone émis pour discuter du carbone constitue désormais un poste d’émissions à part entière ; les rapports n’osent pas encore le chiffrer, par pudeur.
Le jet privé, justement, parlons-en. Des appareils décollent pour des trajets de vingt minutes qu’un train accomplit en une heure, parce que le temps de ces messieurs est précieux et que le kérosène, lui, ne l’est visiblement pas. Lorsque des sites de suivi des vols ont rendu ces trajets publics, l’indignation fut immédiate : non contre les trajets, mais contre les sites. On ne réduit pas ses vols, on demande la discrétion. C’est là toute la philosophie de l’époque : le problème n’est jamais ce que l’on fait, c’est que cela se sache.
Le citoyen ordinaire n’est pas en reste, car on lui a vendu sa propre absolution : le SUV électrique de deux tonnes et demie. Deux tonnes et demie de métaux extraits aux quatre coins du monde pour déplacer quatre-vingts kilos d’être humain vers la boulangerie, mais sans pot d’échappement, donc avec bonne conscience. L’écologie de notre temps ne consiste pas à faire moins, elle consiste à faire pareil en plus lourd, avec une prime de l’État en récompense.
Et couronnant le tout, il y a la climatisation, notre serpent qui se mord la queue préféré. Il fait plus chaud, donc on climatise davantage ; on climatise davantage, donc on consomme plus d’énergie et on rejette la chaleur dans la rue ; la rue chauffe, donc il fait plus chaud. La boucle est parfaite, autonome, élégante. Les physiciens appellent cela une rétroaction positive. Le reste du monde appelle cela le confort, et se cale devant un documentaire sur l’effondrement climatique, en haute définition, fenêtres fermées, clim à dix-neuf degrés.
Toute époque a eu ses sots. La nôtre a innové : elle les rémunère. Elle a créé une profession entière, sans diplôme, sans compétence vérifiable et sans autre production que sa propre image, dont le principe fondateur est de filmer sa vie à Dubaï pour vendre du rêve à des gens qui n’arrivent pas à boucler leur mois. Le catalogue de cette industrie mérite le détour, comme on visite une usine.
Au rayon finance : des formations au drop-shipping promettant la richesse en dormant, vendues par des jeunes gens dont la seule richesse vérifiable provient de la vente desdites formations ; des cryptomonnaies miracles chaudement recommandées aux abonnés, et qui s’effondrent avec une ponctualité touchante sitôt les abonnés investis. Au rayon santé : des compléments douteux, des régimes fantaisistes et des conseils médicaux dispensés par des personnes dont le seul rapport à la médecine est la chirurgie esthétique, elle-même promue auprès d’adolescentes comme un projet de vie. Au rayon divertissement : des défis absurdes dont certains ont tué leurs participants, ce qui n’a jamais interrompu la série, l’algorithme ayant l’estomac solide.
Le tout s’accompagne d’un rythme de vols long-courriers hebdomadaires, destinés à photographier des plages paradisiaques sous la légende « protégeons notre belle planète ». Il faut saluer la performance : émettre en une semaine le carbone annuel d’un ménage pour rappeler à ce ménage l’importance des petits gestes. Le colibri fait sa part ; l’influenceur fait la sienne, en classe affaires.
On objectera que ces gens ne représentent qu’eux-mêmes. C’était vrai, jusqu’à ce que les puissants s’en mêlent et c’est là que l’histoire devient savoureuse.
Car le plus fascinant, dans le phénomène, n’est plus la bêtise des influenceurs. C’est la fascination qu’ils exercent sur ceux qui étaient censés incarner autre chose. On a vu, et il faut se pincer en l’écrivant, un président de la République française lancer un défi à deux youtubeurs, puis les recevoir au palais de l’Élysée pour y tourner un concours d’anecdotes, entre deux conseils de défense. Le palais où de Gaulle recevait les chefs d’État accueille désormais des concours de blagues, et chacun trouve cela naturel, ce qui est peut-être le détail le plus inquiétant de toute l’affaire.
Le mouvement est général. Des ministres se mettent au TikTok et y dansent, maladroitement, singeant les codes de gamins de vingt ans pour arracher à l’algorithme un peu de cette visibilité que leurs fonctions, apparemment, ne suffisent plus à garantir. Des chefs d’État accordent une heure d’entretien complaisant à un vidéaste plutôt qu’une conférence de presse à des journalistes, car le vidéaste est aimable, son public est jeune, et le jeune public vote, enfin, pourrait voter, on ne sait jamais. Des influenceuses sont conviées à l’Élysée, aux cérémonies officielles, dans les délégations. La logique est d’une limpidité désarmante : là où il y a des millions d’abonnés, il y a des millions d’électeurs, et le fond du propos pèse infiniment moins que la portée du canal. La République ne demande plus l’heure aux horloges, elle la demande aux compteurs de vues.
Les médias, eux, ont choisi la même servitude, mais volontaire et avec abonnement. Les chaînes qui déplorent doctement la crise de l’information invitent en plateau des vedettes de téléréalité pour commenter la géopolitique. Les journaux qui s’alarment du complotisme consacrent des portraits fleuves à des vendeurs de rêve dubaïotes. Un chroniqueur s’indigne du niveau du débat public, puis tend le micro à quelqu’un dont le métier est de filmer son petit-déjeuner. La boucle, là encore, est parfaite : la télévision fabrique la notoriété de gens dont l’unique compétence est d’être notoires, puis les interroge en qualité d’experts de leur propre célébrité. Et quand l’un d’eux escroque enfin ses abonnés, les mêmes plateaux s’en émeuvent avec délices, le temps d’un prime, avant d’inviter le suivant. Il serait dommage de casser un outil qui marche.
Il existe un endroit où la hiérarchie de l’information atteint sa forme la plus pure : le journal télévisé de la mi-journée. L’exercice a ses règles, immuables comme une liturgie. Un conflit a fait des centaines de morts dans la nuit ? Quarante secondes, images d’agence, ton neutre, et l’on enchaîne. Car le sujet fort du jour attend, et le sujet fort du jour est un boulanger d’Auvergne qui perpétue la vraie baguette à l’ancienne, pétrie à la main, cuite au feu de bois, comme du temps de son grand-père. Douze minutes. Gros plan sur la croûte. Interview du client fidèle : « on vient de loin pour elle ». La guerre attendra ; la croûte, elle, n’attend pas.
Selon la saison, le boulanger cède la place au concours de mangeurs de moules, où un champion régional en engloutit quatre kilos sous les vivats, au plus gros potiron du canton, à la brocante centenaire, au marronnier sur le prix du sapin. Le monde brûle, mais la fougasse est sauve, et c’est bien l’essentiel. On notera la finesse du dispositif : le journal de treize heures est calé sur le déjeuner des Français, et il serait inconvenant de leur couper l’appétit avec la réalité. On a donc inventé, sans le dire, un format d’information dont la fonction première est digestive. L’actualité y est traitée comme le gras sur une côtelette : on la retire délicatement pour ne garder que le tendre.
Qu’on ne s’y trompe pas : ces reportages sont souvent charmants, et le boulanger est sans doute un brave homme. Le problème n’est pas qu’ils existent, c’est leur place dans l’ordre des choses, douze minutes pour la baguette, quarante secondes pour les morts. Un extraterrestre qui découvrirait notre civilisation par le treize heures conclurait que la planète Terre est un territoire paisible, principalement menacé par la disparition du pain au levain et la hausse du prix des huîtres. Il repartirait rassuré. Nous, nous restons, et nous sommes rassurés aussi, ce qui est plus étrange.
Entre deux catastrophes, notre civilisation se livre à son activité favorite : le petit geste. Le petit geste est à l’écologie ce que la pièce jetée dans la fontaine est à la politique monétaire, un rituel touchant, sans effet mesurable, mais qui fait un bien fou à celui qui l’accomplit. Son chef-d’œuvre incontesté reste la paille en carton. On a supprimé la paille en plastique, fléau des océans, et on l’a remplacée par une paille en carton qui se dissout dans la boisson au bout de quatre minutes. Cette paille héroïque est plantée dans un gobelet en plastique, fermé par un couvercle en plastique, rempli d’un soda venu par porte-conteneurs. La tortue marine est sauvée de la paille ; le reste du gobelet lui est livré par courant marin, comme avant. Mais la paille, elle, est en carton, et c’est ce qui compte.
Le tri sélectif participe de la même liturgie. Des ménages entiers rincent consciencieusement leurs pots de yaourt, les trient par couleur et par matière avec la rigueur d’un laborantin, pour que le contenu des bacs jaunes prenne ensuite, pour une part longtemps restée discrète, le chemin de cargos vers l’Asie du Sud-Est, où il finira brûlé à l’air libre ou empilé dans des décharges dont les riverains n’avaient rien demandé. On ne supprime pas les déchets, on les déménage ; le geste reste petit, mais la distance est grande.
La cigarette électronique jetable mérite aussi sa place au panthéon : un objet contenant une batterie au lithium, du plastique et de l’électronique, conçu pour être jeté après quelques centaines de bouffées. Au moment même où l’on explique aux enfants que le lithium est précieux et les batteries polluantes, on en vendait des millions, parfumées à la pastèque, à des adolescents qui les sèment dans les caniveaux. Il a fallu des lois pour interdire l’objet, c’est-à-dire qu’il a fallu que des parlements se réunissent pour constater qu’une batterie jetable était une mauvaise idée. Le débat fut, paraît-il, animé.
On pourrait poursuivre longtemps : les courriels de dix lignes terminés par « pensez à l’environnement avant d’imprimer ce message », envoyés avec trois pièces jointes de vingt mégaoctets ; les sacs en coton bio dont il faudrait des centaines d’utilisations pour amortir l’empreinte, accumulés par dizaines sous les éviers ; les entreprises pétrolières qui, dans leurs publicités, ne montrent plus que des éoliennes, lesquelles représentent une part de leurs activités qu’on qualifiera poliment d’homéopathique. Le petit geste a ainsi trouvé sa fonction historique : il n’allège pas la planète, il allège la conscience. Et la conscience de notre époque, il faut le reconnaître, n’a jamais été aussi légère.
Notre époque a résolu le problème millénaire de la rareté, et elle a aussitôt trouvé mieux : organiser la rareté au sein de l’abondance. Un tiers de la nourriture produite dans le monde est jeté, pendant que des millions d’êtres humains ont faim. Ce n’est pas un accident, c’est un flux : des champs entiers labourés faute d’acheteur au bon prix, des fruits calibrés puis recalés pour délit de forme, des rayonnages surchargés par principe car un rayon vide fait fuir le client, puis des bennes pleines chaque soir, parfois arrosées d’eau de javel pour décourager les affamés. Nourrir les gens serait de la concurrence déloyale.
Le textile n’est pas en reste. Des vêtements à deux euros, produits à dix mille kilomètres par des ouvrières payées en conséquence, traversent la planète en porte-conteneurs, sont portés une fois, photographiés pour un réseau social, puis renvoyés, entassés, exportés vers des décharges à ciel ouvert au Chili ou au Ghana, où le désert d’Atacama et les plages d’Accra se couvrent lentement de nos garde-robes de la saison dernière. Des applications permettent de commander trente robes le lundi et d’en retourner vingt-neuf le jeudi, avec des avions pour faire la navette. On appelle cela la mode, ce qui est exact : c’est très exactement ce qui passe.
Et puisqu’on parle de transport, saluons le chef-d’œuvre logistique du siècle : l’eau des Fidji. De l’eau puisée dans un archipel du Pacifique, embouteillée dans du plastique, chargée sur des navires, expédiée à quinze mille kilomètres pour être vendue à des consommateurs qui disposent de l’eau courante, potable et contrôlée, pour un prix mille fois inférieur. Des gens qui ont l’eau au robinet paient pour boire une eau qui a fait le tour du monde. Aucun satiriste n’aurait osé l’inventer ; le marché l’a fait, et il en tire des marges confortables. Ajoutons les téléphones conçus pour durer trois ans dans un monde officiellement inquiet de l’épuisement des ressources, et le tableau est complet : nous ne manquons de rien, sauf de la moindre idée de ce que nous faisons.
Le progrès a désormais son temple : le centre de données. On installe ces cathédrales de serveurs, refroidies à grand renfort d’eau, de préférence dans des régions déjà en stress hydrique, car c’est là que le terrain est disponible — on se demande bien pourquoi. Leur mission sacrée : héberger, entre autres trésors de l’esprit humain, des vidéos de chats, des stories d’influenceurs et des millions de photos de repas que personne ne regardera jamais deux fois. Le village voisin attend le camion-citerne ; le serveur, lui, est maintenu à température idéale. Il faut des priorités. Et pour parachever l’époque, des utilisateurs demandent à une intelligence artificielle, hébergée dans lesdits centres, des conseils pour économiser l’eau. La machine répond poliment. Elle est bien la seule à ne pas rire.
Le tourisme, pendant ce temps, a inventé son ultime produit : la visite d’adieu. On l’appelle pudiquement tourisme de la dernière chance. Prendre l’avion pour aller contempler les glaciers avant qu’ils ne fondent, contribuant ainsi, avec une efficacité mesurable, à leur fonte. Visiter Venise avant qu’elle ne sombre, à bord d’un paquebot de croisière dont le sillage aide la lagune à se décider. Faire la queue, oui, la queue, au sommet de l’Everest, dans un embouteillage à huit mille mètres d’altitude, entre les bouteilles d’oxygène abandonnées et les cadavres des prédécesseurs, pour rapporter un selfie prouvant qu’on a fui la foule. L’humanité organise des files d’attente pour photographier sa propre fin, et se plaint que ce soit bondé.
Il fallait bien que tout cela culmine quelque part, et cela culmine au bord des falaises. Les études médicales, car il existe désormais des études médicales sur la question, recensent des centaines de morts par selfie à travers le monde en quelques années. Mourir en se photographiant : voilà une cause de décès que ni Hippocrate ni Darwin n’avaient anticipée, et qui pourtant les concerne tous les deux.
L’inventaire donne le vertige, au sens le plus littéral. Reculer d’un pas de trop pour cadrer le coucher de soleil. Se pencher au-dessus du Grand Canyon pour prouver qu’on ne craint rien, et le démontrer aussitôt par l’absurde. Poser sur une voie ferrée à l’approche du train, lequel, conformément à sa réputation, arrive. Se photographier avec un ours qui, contre toute attente, se comporte comme un ours. À Yellowstone, les autorités publient des communiqués officiels priant les visiteurs de ne pas approcher les bisons pour un selfie ; les visiteurs approchent quand même, et les bisons, professionnels consciencieux, encornent. Il a fallu qu’un État fédéral rédige des documents administratifs pour rappeler à des adultes de ne pas enlacer un bovidé sauvage d’une tonne. Le document existe. Les encornés aussi.
La variante professionnelle a ses martyrs : les rooftoppers, qui escaladent des gratte-ciel sans corde pour se filmer suspendus par une main au-dessus du vide, jusqu’au jour, statistiquement certain, où la main lâche — la caméra, elle, tient bon, et filme la chute, offrant à l’algorithme un dernier contenu posthume qui fera d’excellentes audiences. Des passagers sautent de paquebots en marche pour une vidéo. Des adolescents surfent sur le toit des trains, avec les résultats que la physique, cette rabat-joie, promettait depuis Newton. D’autres se filment au volant à deux cents à l’heure, escaladent la barrière du zoo pour caresser le fauve, ignorent l’évacuation d’un volcan parce que la lumière est vraiment belle.
Les défis en ligne ont industrialisé le procédé : jeux d’asphyxie filmés, capsules de lessive croquées parce qu’internet l’avait décrété amusant, électrocutions et brûlures en série pour reproduire la vidéo de la veille. Et les grands classiques hors caméra complètent la collection, dignes héritiers des Darwin Awards : le sauteur qui vérifie son parachute une fois en l’air, le plongeur qui saute du pont précisément à cause du panneau qui l’interdit, le chasseur de tempêtes du dimanche qui fonce vers la tornade avec la conviction que la tornade lira son statut d’exception.
Ce chapitre est le résumé de tous les autres. Une espèce capable de poser un télescope à un million et demi de kilomètres de la Terre compte des membres qui tombent chaque année dans le vide en essayant de prouver qu’ils y étaient. Aucun profit, aucune cause, aucune excuse : juste la validation d’inconnus comme dernier horizon, et une question de cadrage comme dernière pensée. La bêtise de notre époque à l’état chimiquement pur.
Récapitulons, car un inventaire s’achève toujours par les comptes. Nous larguons l’eau du ciel sur les incendies pendant que les villages boivent au camion-citerne, et nous plaçons nos données au frais pendant que les tomates grillent. Nous formons des pompiers qui allument des feux et des parents qui incendient des forêts pour annoncer un prénom. Nous tenons nos sommets climatiques chez les marchands de pétrole et nous nous y rendons en jet. Nous avons confié l’éducation sentimentale, financière et sanitaire d’une génération à des jeunes gens dont le métier est de se filmer, et nos présidents, plutôt que de s’en inquiéter, leur demandent un selfie. Nos journaux ouvrent sur la baguette et expédient les guerres entre deux publicités. Nous jetons un tiers de notre nourriture, habillons des décharges chiliennes de nos robes portées une fois, faisons voyager l’eau des Fidji vers des pays qui en ont, et mourons au bord des falaises pour un cadrage.
Face à ce bilan, l’espoir raisonnable voudrait qu’on invoque un sursaut. Mais le sursaut supposerait une condition préalable : que quelque part, quelqu’un soit gêné. Or c’est précisément ce qui manque. Le pyromane est fier de ses médailles, l’influenceur de ses vues, le ministre de son TikTok, la chaîne de son audience, le vacancier de son selfie au bord du gouffre. Chacun, à son poste, fait consciencieusement sa part du désastre, et chacun en est content. On ne réforme pas une catastrophe dont tous les acteurs sont satisfaits.
Nos ancêtres avaient l’excuse magnifique de l’ignorance. Ils défrichaient sans savoir, brûlaient sans mesurer, gaspillaient sans compter, et l’on ne juge pas des gens qui ne savaient pas. Nous, nous savons. Nous savons avec des décimales, des courbes, des rapports et des alertes push. Nous sommes la première civilisation à documenter sa propre chute en temps réel, en haute définition, sous tous les angles, avec replay — et à continuer exactement comme avant, en likant les images. L’ignorance était une excuse ; nous lui avons préféré le confort de l’incohérence, qui n’excuse rien mais qui est tellement plus doux.
Alors non, le monde ne va pas s’en sortir. Non par manque de génie : nous en avons à revendre, il suffit de voir l’ingéniosité déployée pour vendre de l’eau fidjienne à des gens qui ont des robinets. Non par manque d’information : jamais espèce ne fut mieux renseignée sur son sort. Le monde ne va pas s’en sortir parce que s’en sortir n’intéresse personne : il n’y a pas de contenu à en tirer. La fin du monde, elle, au moins, fera des images. Et l’on peut compter sur nous pour être là, au premier rang, téléphone levé, à la filmer en format vertical — en espérant secrètement qu’elle attende, pour commencer, la fin du reportage sur la baguette.
Il restera alors, flottant sur les décombres, notre véritable testament : quelques milliards de selfies, un concours de mangeurs de moules, et douze minutes d’un boulanger d’Auvergne expliquant, à juste titre finalement, que rien ne se perd tant que la croûte est bonne.
Et pourtant, il faut l’écrire, car un inventaire honnête ne s’arrête pas au constat : il existe une sortie. Une seule. Elle ne viendra ni d’une conférence internationale, ni d’une taxe, ni d’une application, ni d’un plan quinquennal de la sobriété heureuse. Toutes ces choses traitent les symptômes avec les instruments mêmes qui ont produit la maladie. On ne guérit pas la fièvre de l’avoir en réorganisant l’avoir. La seule sortie est intérieure : c’est l’évolution de la conscience humaine. Tant que l’être humain ne change pas de regard, il ne changera que de jouets.
C’est ici que notre pratique taoïste a quelque chose à dire au monde, et il est piquant de constater qu’elle le dit depuis vingt-cinq siècles avec une patience que rien ne décourage. Reprenons l’eau, puisque tout ce texte a commencé par elle. Nous avons vu ce que notre époque en fait : elle la largue du ciel, la met en bouteille, la stocke en plein soleil, la fait voyager des Fidji.
Le wu wei, le non-agir, est sans doute la notion la plus incomprise et la plus nécessaire de notre temps. Il ne s’agit pas de ne rien faire, nos contemporains font d’ailleurs très mal semblant de ne rien faire, ils scrollent. Il s’agit de ne pas agir contre : contre le courant, contre la nature des choses, contre le rythme du vivant. Presque tout ce que ce texte a inventorié est de l’agir contre. Climatiser contre la chaleur qu’on aggrave, stocker contre l’évaporation qu’on organise, s’agiter contre le vide qu’on creuse, se photographier contre la mort qu’on approche au bord des falaises.
L’homme moderne est un nageur qui remonte le fleuve en s’épuisant et qui accuse le fleuve. Le pratiquant, lui, apprend d’abord à sentir le courant. Ce n’est pas de la paresse, c’est de l’intelligence portée à son point de simplicité.
Car voilà le cœur de l’affaire : tous les désastres recensés ici ont une racine commune, et cette racine n’est ni technique, ni économique, ni politique. C’est un état de conscience. L’homme qui jette son mégot dans la pinède, l’influenceur qui vend du rêve, le ministre qui danse sur TikTok, le vacancier qui enjambe la barrière pour le selfie ne sont pas des monstres : ce sont des endormis. Ils ne voient pas ce qu’ils font, parce que voir demande une présence que personne ne leur a apprise et que tout, autour d’eux, s’emploie à dissoudre. Une civilisation entière s’est organisée pour que nul ne soit jamais présent à ce qu’il vit : toujours une notification, un écran, une file d’attente au sommet de l’Everest. La bêtise contemporaine n’est pas un déficit d’intelligence, nous n’avons jamais été aussi ingénieux. C’est un déficit de présence et de responsabilisation.
Or la conscience s’évolue comme un corps s’entraîne : par la pratique. Non par les discours, dont nous avons vu qu’ils remplissent déjà des conférences entières sans effet notable. Celui qui, chaque jour, s’assoit, respire, ralentit, laisse retomber la vase de l’agitation jusqu’à ce que l’eau redevienne claire, c’est encore Lao Zi : qui peut, par la tranquillité, clarifier peu à peu l’eau trouble ?, celui-là cesse mécaniquement de nourrir la machine. Non par vertu, mais par désintérêt : le calme rend le vacarme inintéressant. Il n’a plus besoin de quatre kilos de moules, de deux tonnes et demie de SUV, ni de la validation d’inconnus au bord d’une falaise, parce qu’il a trouvé sur son coussin ce que tous cherchent dans leurs écrans : le sentiment d’exister. L’homme qui se tient debout entre le ciel et la terre, tranquillement, n’a rien à prouver au vide en s’y penchant.
Qu’on ne s’y trompe pas : il n’y a là aucune fuite hors du monde. Le sage taoïste n’est pas un déserteur, c’est le seul qui soit vraiment là. Et c’est en cela, précisément, que réside l’espoir, le seul qui tienne debout après l’inventaire qui précède. Les systèmes ne se réformeront pas d’eux-mêmes, puisque tous leurs acteurs sont contents ; mais les systèmes ne sont faits que d’hommes, et un homme peut se réveiller. Cela s’est vu. Cela se voit tous les jours, discrètement, sans hashtag. Chaque conscience qui s’éveille est un rouage qui cesse de tourner dans la machine à broyer, et nul ne sait combien de rouages une machine peut perdre avant de s’arrêter.
Alors corrigeons l’intitulé de ce texte, sans le renier : le monde tel qu’il se conduit ne va pas s’en sortir, et il n’est pas utile de se raconter des histoires. Mais l’humain, lui, peut s’en sortir, un par un, de l’intérieur, par cette lente évolution de la conscience dont notre pratique est l’humble méthode quotidienne.