AIDER LE MONDE DE DEMAIN
AIDER LE MONDE DE DEMAIN Le texte « On ne va pas s’en Sortir » dressait l’inventaire des incohérences de notre époque : l’eau larguée du ciel sur les incendies pendant que les villages boivent au camion-citerne, les pompiers pyromanes, les sommets climatiques en jet privé, les influenceurs érigés en modèles par les puissants, les journaux télévisés qui préfèrent la baguette d’Auvergne aux guerres du monde, le gaspillage organisé de l’abondance, et ces morts absurdes au bord des falaises, téléphone en main. Il s’achevait sur un diagnostic : la bêtise contemporaine n’est pas un déficit d’intelligence, c’est un déficit de présence. Et sur une thèse : seule l’évolution de la conscience humaine peut offrir une sortie. Encore faut-il dire comment. Voilà un résumé pour les gens qui ne pratiquent pas, pour ceux qui ont un entrainement personnel, vous faites déjà le travail ! Une thèse sans méthode n’est qu’une opinion de plus, et notre époque n’en manque pas. L’objet de cette étude est donc pratique : examiner, une à une, les disciplines personnelles que la tradition taoïste propose depuis des siècles, et montrer en quoi chacune répond, terme à terme, à une incohérence précise du monde contemporain. Car c’est là ce qui distingue le taoïsme de tant de sagesses devenues slogans : il ne demande pas d’abord de croire, il demande de pratiquer. Il ne propose pas une doctrine à défendre, mais un entraînement à suivre, un entraînement du corps, du souffle et de l’attention, dont la conscience transformée est le fruit et non le préalable. On objectera qu’il est étrange d’aller chercher dans la Chine ancienne des remèdes à des maux qui n’existaient pas alors : Lao Zi n’a connu ni les réseaux sociaux, ni les Canadair, ni les concours de mangeurs de moules. C’est exact, et c’est précisément ce qui rend son témoignage précieux. Les taoïstes ont observé l’esprit humain avant qu’il ne soit équipé, et ce qu’ils ont décrit, l’agitation, l’avidité, le besoin de paraître, la peur du vide, la fuite en avant, est exactement ce que la technologie contemporaine a industrialisé. Les machines ont changé ; le cœur qui les fait tourner est le même. C’est pourquoi des pratiques conçues pour apaiser ce cœur restent, aujourd’hui, d’une actualité totale : elles ne s’attaquent pas aux symptômes, qui varient avec les siècles, mais à la racine, qui n’a pas bougé. Une précision de méthode, enfin. Les pratiques présentées ici sont personnelles : elles ne réclament ni temple, ni maître lointain, ni retraite au sommet d’une montagne. Elles se logent dans une journée ordinaire, une chaise, un souffle, une marche, un repas, un écran qu’on éteint. C’est leur modestie qui fait leur force. Le monde ne sera pas sauvé par un geste grandiose ; il pourrait l’être, peut-être, par des millions de gestes minuscules faits en conscience. L’eau, encore elle, ne procède pas autrement avec la pierre. Avant les pratiques, trois notions, car on ne pratique bien que ce qu’on comprend. La première est le Tao lui-même, la Voie : non pas un dieu, non pas une loi, mais le cours naturel des choses, la manière dont le monde se déploie quand rien ne le force. On ne peut le définir, « le Tao qu’on peut nommer n’est pas le Tao constant », prévient le premier chapitre du Dao De Jing, mais on peut l’observer partout : dans l’eau qui descend, dans l’arbre qui pousse, dans la saison qui vient. L’incohérence contemporaine, à cette lumière, reçoit une définition simple : est incohérent tout ce qui prétend s’affranchir du cours des choses. Arroser des greens en pleine sécheresse, climatiser une planète qu’on réchauffe, stocker l’eau là où elle s’évapore : autant de déclarations de guerre au réel, et le réel, comme chacun peut le constater, gagne toujours à la fin. La deuxième notion est le ziran, qu’on traduit par spontanéité naturelle : ce qui est « ainsi de soi-même ». Chaque être, chaque situation possède sa pente propre, sa manière d’être qui n’a pas besoin d’être corrigée pour être parfaite. Le pin n’essaie pas d’être un saule. Notre époque est une machine à arracher les êtres à leur ziran : l’adolescente doit ressembler au filtre, le ministre doit ressembler à un influenceur, la tomate doit ressembler au calibre, et chacun s’épuise à devenir l’image de ce qu’il n’est pas. Le pratiquant taoïste fait le chemin inverse : il désapprend, il retire, il laisse retomber les masques jusqu’à retrouver ce que la tradition appelle le visage originel. La troisième notion est le wu wei, le non-agir, dont il faut redire qu’il n’est pas l’inaction mais le refus d’agir contre. Le boucher Ding, dans le Zhuang Zi, découpe des bœufs pendant dix-neuf ans sans user sa lame, parce qu’il ne coupe jamais l’os : il glisse dans les interstices, il suit les lignes naturelles de la bête. Son couteau, dit-il, « n’a pas d’épaisseur ». Voilà le modèle de l’action juste : efficace parce qu’elle ne force pas. Presque tout ce que l’inventaire des incohérences a recensé est du couteau qui frappe l’os, de l’action qui s’épuise contre la nature des choses et qui appelle toujours plus d’action pour réparer ses propres dégâts. Les pratiques qui suivent ne sont, au fond, qu’une seule et même école : celle de l’interstice. La première pratique est la plus simple et la plus radicale : s’asseoir. La tradition l’appelle zuowang, « s’asseoir dans l’oubli », d’après le passage du Zhuang Zi où le disciple Yen Houei annonce à Confucius, méduse, qu’il a fait des progrès : il a oublié les rites, puis la musique, puis il s’est « assis dans l’oubli », oubli du corps, oubli du savoir, union avec ce qui traverse tout. On aurait tort de voir là un exploit mystique réservé aux ermites. Le geste est à la portée de quiconque possède une chaise ou un coussin : s’asseoir, immobile, dos droit, et ne rien faire. Ne rien ajouter. Laisser les pensées passer comme des nuages qu’on ne retient pas
ON VA PAS S’EN SORTIR;)
ON VA PAS S’EN SORTIR 😉 Il faut commencer par rendre justice à notre époque : aucune génération avant la nôtre n’a été aussi bien informée de sa propre perte. Nous avons des satellites qui mesurent la fonte des glaciers au centimètre, des rapports scientifiques de plusieurs milliers de pages actualisés avec une ponctualité de coucou suisse, des capteurs dans les nappes phréatiques, des modèles climatiques d’une précision admirable et des chaînes d’information en continu pour nous répéter tout cela vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Nos ancêtres mouraient idiots ; nous, nous mourrons documentés. C’est un progrès considérable. Car il faut se rendre à l’évidence, et c’est l’objet de ce modeste inventaire : le monde ne va pas s’en sortir. Non pas faute de moyens, d’intelligence ou d’alertes. Nous avons tout cela en abondance. Le monde ne va pas s’en sortir parce qu’il a mieux à faire. Il a des baguettes de pain à filmer en Auvergne, des concours de mangeurs de moules à organiser, des stories à poster depuis Dubaï, des selfies à prendre au bord des falaises et des youtubeurs à recevoir à l’Élysée. On ne peut pas être partout. L’optimiste dira que l’humanité a toujours surmonté ses crises. C’est exact. Mais l’humanité n’avait encore jamais affronté de crise en se filmant elle-même en train de ne pas l’affronter, avec des millions de vues à la clé et des annonceurs pour financer l’opération. La bêtise a toujours existé ; notre époque est la première à l’avoir organisée en industrie, dotée d’un modèle économique, d’une audience mondiale et du soutien enthousiaste de ses élites. C’est cette prouesse qu’il convient maintenant de détailler, pièce par pièce, comme on fait l’inventaire d’un magasin avant liquidation. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une liquidation. Tout doit disparaître, et tout disparaît en effet, sous les applaudissements. Le lecteur trouvera dans les lignes qui suivent un catalogue non exhaustif de nos accomplissements. Qu’il ne cherche pas ici de solutions : il n’y en aura pas. Proposer des solutions, ce serait laisser entendre que quelqu’un a l’intention de les appliquer, et rien, absolument rien dans le spectacle quotidien du monde, n’autorise une hypothèse aussi farfelue. Commençons par l’eau, puisque c’est par elle que tout finit. L’été venu, la France offre un spectacle d’une cohérence remarquable. Dans le ciel, des Canadair décrivent de majestueuses rotations et déversent des milliers de mètres cubes d’eau sur des collines en flammes. Au sol, parfois à quelques kilomètres de là, des villages entiers attendent le camion-citerne qui leur apportera de quoi boire, parce que la source est à sec, que le forage est à sec, que tout est à sec. L’eau tombe du ciel quand ça brûle ; elle ne sort plus du robinet quand il faut vivre. On cherche l’erreur, puis on renonce : il n’y a pas d’erreur, il y a un système. Ce système a ses finesses. L’arrêté préfectoral interdit au retraité d’arroser ses tomates après huit heures du matin, sous peine d’amende, car chaque goutte compte. Le même arrêté, dans sa grande sagesse, accorde au golf voisin une dérogation pour maintenir ses greens, car un green jauni est une souffrance qu’aucune civilisation digne de ce nom ne saurait tolérer. Le retraité regarde ses tomates mourir en contemplant, par-dessus la haie, dix-huit trous d’un vert éclatant. On appelle cela la gestion concertée de la ressource. Plus haut dans la vallée, une multinationale pompe consciencieusement la nappe phréatique pour mettre l’eau en bouteilles de plastique, lesquelles seront vendues, entre autres, aux habitants de la région dont les robinets crachotent. Le génie du procédé force l’admiration : on prend gratuitement aux gens une eau qu’on leur revend ensuite, avec l’emballage en supplément et le transport en camion pour parfaire le bilan. Ailleurs, on creuse des méga-bassines, immenses miroirs d’eau posés en plein soleil, pour stocker en surface, là où l’évaporation est maximale, une eau pompée dans les nappes en hiver. On protège ainsi l’agriculture de la sécheresse en organisant méthodiquement l’assèchement. C’est audacieux, c’est contre-intuitif, c’est moderne. Et que l’on ne vienne pas dire que rien n’est fait pour les piscines : elles se sont multipliées précisément dans les départements les plus arides, car rien ne rafraîchit mieux l’idée qu’on se fait de soi qu’un bassin turquoise au milieu d’un paysage calciné. L’eau manque, certes, mais elle manque avec un excellent goût. Neuf feux de forêt sur dix sont d’origine humaine. Ce chiffre, répété chaque été par les autorités, mérite qu’on s’y arrête : la foudre, phénomène aveugle et irresponsable, fait dix fois mieux que nous en matière de retenue. L’homme, lui, dispose de tout un arsenal : le mégot jeté par la fenêtre d’une voiture climatisée, geste d’une élégance souveraine qui consiste à refuser un cendrier à vingt centimètres pour offrir une braise à dix mille hectares de pinède ; le barbecue en pleine alerte rouge, car les merguez n’attendent pas ; l’écobuage par grand vent, tradition respectable qui consiste à allumer un feu pour éviter les feux. Mais le chef-d’œuvre du genre, le sommet, l’aristocratie de l’absurde, c’est le pompier pyromane. Chaque été ou presque, on arrête un pompier volontaire qui allumait des incendies pour avoir le plaisir de les éteindre, pour toucher des vacations, ou pour être enfin le héros qu’on remarque. Il faut mesurer la perfection de la boucle : la société forme un homme à combattre le feu, l’équipe, l’habille, le décore, et l’homme utilise cette formation pour créer la demande qu’il s’apprête à satisfaire. Le secteur privé n’a jamais rien inventé de mieux en matière de création de marché. À l’autre bout du monde, la Californie a enrichi le répertoire d’une figure inédite : l’incendie de gender reveal. Des futurs parents, désireux d’annoncer à la Terre entière le sexe de leur enfant à naître, déclenchent un fumigène rose ou bleu dans un paysage sec comme de l’amadou. Résultat : des milliers d’hectares en cendres et un pompier mort. Un homme est mort pour que des inconnus sachent qu’un fœtus était
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Ziran, le résultat de Wu Wei

L’idée de Ziran dans le taoïsme est un concept central et profondément significatif qui mérite une exploration détaillée pour en comprendre toute la portée et les implications.
Ziran se traduit souvent par “spontanéité” ou “être ainsi de soi-même”, mais ces traductions ne capturent que partiellement la complexité du concept tel qu’il est envisagé dans la pensée taoïste, le terme de « Naturel » est meilleur car il représente le spontané corrigé par l’assimilation d’expériences et de connaissances
